1992 : le death metal à son apogée… mais pas pour Therion

1992, c’est une année charnière pour le death metal. Des monuments comme Legion de Deicide, Unholy Cult d’Immolation et The End Complete d’Obituary déferlent sur la scène, consolidant le genre dans toute sa crasse et sa brutalité. Dans cet océan de violence sonore, Therion, jusqu’ici connu pour son death metal pur et dur (Of Darkness..., leur premier album, sonnait comme la petite sœur maléfique d’Entombed ou Grave), débarque avec quelque chose de plus... hybride.

Beyond Sanctorum, publié sous le label légendaire Nuclear Blast, est un ovni. Oui, on y trouve des riffs lourds, une double pédale insistante et des vocaux gutturaux comme l'exige la recette du death. Mais l’album dépasse déjà ces standards. Qui d’autre en 1992 ajoutait à sa tambouille des synthés envoûtants, des ambiances mystiques et des structures presque progressives ? Spoiler : pas grand monde. Et c’est précisément ce qui a joué contre eux. À une époque où le mot d’ordre était d’être le plus brutal, le plus « true », Therion suscitait des réactions mitigées. Trop avant-gardiste ? Pas assez agressif ? Difficile à dire.

Beyond Sanctorum : une exploration audacieuse

Pour comprendre pourquoi cet album est spécial, jetons une oreille attentive sur certains morceaux clés. Beyond Sanctorum regorge d’idées qui allaient plus tard définir la signature sonore unique de Therion :

  • Le morceau éponyme, Beyond Sanctorum, mêle des riffs death metal classiques à des claviers atmosphériques, une hérésie pour les puristes de l’époque.
  • Enter the Depths of Eternal Darkness et ses crescendos de guitare n’hésite pas à flirter avec des orchestrations dignes d’un opéra d’outre-tombe.
  • Symphony of the Dead, un titre évocateur qui annonce clairement la transition future de Therion vers des compositions symphoniques massives. Certains puristes diront même que ce morceau aurait mérité une section de cordes ou des chœurs pour l’amener à un autre niveau. Et ils n’auraient pas tort.

Impossible de passer à côté de ce qui distingue cet album. Là où beaucoup de groupes de la scène suédoise s’appuient sur l’HM-2 (la fameuse pédale death qui rend les guitares aussi râpeuses qu’une râpe à fromage), Therion choisit un mixage plus « clair » et des arrangements nettement plus variés. Au-delà de la violence, il y avait déjà un souci d’emmener l’auditeur ailleurs. Et c'est là que Christofer Johnsson pose son empreinte.

Une réception tiède et une place de choix injustement oubliée

Alors pourquoi Beyond Sanctorum n’a-t-il pas explosé en 1992 ? Plusieurs facteurs expliquent ce semi-échec commercial et critique :

1. Trop d’expérimentation, trop tôt

Là où les autres groupes martelaient des compositions roboratives et directes, Therion osait des structures moins linéaires et des expérimentations. Mais la culture metal de l’époque n’avait pas encore intégré cette ouverture. Comme souvent, être précurseur, ça coûte.

2. Une scène dominée par d’autres géants

Therion jouait dans la même cour que les grands noms scandinaves comme Entombed, Dismember, et At the Gates, mais sans bénéficier de la même reconnaissance. En clair, leur cocktail death-heavy-progressif avait peu de chances de rivaliser avec ce qui attirait les foules : des hymnes à la brutalité comme "Left Hand Path" ou "Slaughter of the Soul".

3. Une production qui divisait

Si certains critiques saluaient l’audace de la production, d’autres la trouvaient trop « propre » pour du death metal. En somme, pas assez crade, pas assez trve pour satisfaire les dictateurs du bon goût metal underground.

Une influence sous-estimée mais réelle

Et pourtant, aujourd’hui, difficile de nier que Beyond Sanctorum a ouvert des portes. Les débuts du death metal symphonique sont là, bien avant qu’Septicflesh ou Fleshgod Apocalypse n’infusent leurs compositions de violons furieux et d’orchestrations dignes d’Hollywood. Therion, et cet album en particulier, a préparé les oreilles à accepter l’idée qu’on pouvait mélanger brutalité et raffinement.

De plus, on peut y voir une passerelle vers le style gothico-symphonique de la fin des années 90. Sans Therion, à quoi ressemblerait un groupe comme Epica ou Nightwish? L'empreinte de Beyond Sanctorum, bien que discrète, a marqué les futures générations de musiciens. Avec le recul, cet album mérite bien plus qu’un simple clin d’œil dans le panthéon du metal.

Pourquoi revisiter cet album aujourd’hui ?

Parce que l’histoire a trop souvent mis de côté les récits des outsiders. Beyond Sanctorum, c’est un disque qui n’a pas trouvé son public il y a 30 ans mais qui, écouté aujourd’hui, montre à quel point Therion était en avance sur son temps. De sa production bien ficelée à ses compos à cheval entre brutalité et sophistication, cet album est un exercice fascinant de transition d’un groupe qui allait devenir une référence mondiale dans un tout autre registre.

Alors, si tu n’as jamais collé tes oreilles sur ce disque ou que tu l’as sous-estimé, vas-y. Mets ton casque, monte le volume et plonge dans le chaos sonore de Beyond Sanctorum. Ce n’est pas qu’un bout de métal : c’est une pierre angulaire, aussi discrète qu’inspirée. Et franchement, elle mérite d’être honorée pour ce qu’elle est : un monument d’audace.

Pour conclure : le cas Therion inspire toujours

On peut voir Beyond Sanctorum comme un avertissement : dans le metal comme ailleurs, l’innovation n’est pas toujours récompensée immédiatement. Mais leur volonté de défricher de nouveaux territoires n’a pas été vaine. Therion a ensuite explosé avec ses œuvres symphoniques telles que Theli, mais les germes étaient déjà là, sur ce deuxième album. Et s’il avait été mieux reçu ? On ne refera pas l’histoire, mais il est grand temps de redonner à cet album ses lettres de noblesse. Car même sans couronnes ni éclats, Beyond Sanctorum reste un chef-d'œuvre sous-estimé. Et toi, lecteur aventurier, il est temps de réparer cette injustice.

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