Les années 90 : un terreau fertile pour l’ultra technique

Retour en 1993. On est en plein âge d’or du death metal. Des titans comme Death, Morbid Angel ou Cannibal Corpse dominent la scène. Les gutturaux sont à la mode et le riffing thrashisé fait s’effondrer nos cervicales avec enthousiasme. C’est aussi l’époque où certaines bandes commencent à pousser le genre dans des contrées plus complexes. Death, avec Human (1991), jette les bases du death metal progressif et technique. Atheist n’est pas loin derrière avec Unquestionable Presence.

Cynic, groupe originaire de Floride (parce que c’est bien connu, c’est là où les riffs courent à l’état sauvage), s’inscrit dans cette vague. Formé en 1987, le groupe peaufine son style en embrassant une approche très… atypique, pour ne pas dire carrément iconoclaste. Le projet prend véritablement son envol en 1993 avec Focus. Et là, boum. Rien n’est plus pareil.

Focus, un ovni musical qui défie les étiquettes

Dès les premières secondes de l’album, un truc frappe : on ne sait pas où placer cet album. Est-ce du death metal ? De la fusion ? Du jazz ? De l’électro ? La réponse, c’est tout ça à la fois. Cynic prend le death metal technique par la gorge et y injecte une bonne dose d’éléments qui font sauter les schémas traditionnels.

Des guitares polyrythmiques et des atmosphères éthérées

  • Les riffs et solos de Paul Masvidal flirtent avec des lignes mélodiques dignes de compositions jazz. Les moments atmosphériques, soutenus par les effets de guitare et des passages en clean, n’étaient clairement pas la norme dans le death metal de l’époque.
  • Pas de violence gratuite ici, même sur les parties plus brutales. Tout est calculé, réfléchi, et parfois presque méditatif. L’album donne le sentiment qu’on est suspendus dans une bulle d’énergie cosmique – un paradoxe dans un genre réputé pour la lourdeur terrienne !

La basse fretless, l'arme secrète de Sean Malone

Aujourd’hui, c’est courant d’associer le death metal progressif à une basse fretless. En 1993 ? Pas vraiment. Sean Malone, qui rejoint Cynic avant l’enregistrement de Focus, livre ici une prestation époustouflante, où la basse n’est plus un simple soutien rythmique, mais un instrument franchement mélodique. La basse fretless permet des glissandos subtils et des lignes d’une fluidité incroyable, ajoutant à l’album une dimension presque liquide et organique.

Le "robotique humain" : la voix de Paul Masvidal

Et là où le choc est total, c’est sur les parties vocales. Oui, y’a du growl, comme tout bon album de death metal qui se respecte. Mais il y a aussi les voix claires… passées en vocodeur. Masvidal utilise sa voix comme un instrument à part entière, transcendant les frontières entre l’homme et la machine. Avec ce choix audacieux, Cynic insuffle à l’album un aspect cybernétique, quasi futuriste, qui plaît ou rebute, mais qui ne laisse jamais indifférent.

Un glacial accueil critique (mais un héritage brûlant)

Si tu veux une preuve que la reconnaissance peut parfois venir bien trop tard, Focus en est l’exemple parfait. Lors de sa sortie, l’album reçoit un accueil mitigé, voire carrément hostile. Pourquoi ? Parce qu’en 1993, les puristes du death metal n’étaient pas prêts pour de telles expérimentations.

  • Rolling Stone ? Inexistant. La presse spécialisée underground, elle, tenait d’ailleurs souvent un discours protecteur face au death metal "classique".
  • Le grand public ? Invisible. C’est un album qui n’a pas percé à sa sortie. Intimidant, perturbant, presque trop "intello" pour les amateurs habituels de pogos et moshs intempestifs.

Et pourtant, 30 ans plus tard, que voit-on ? Cynic est désormais vénéré en tant que pionnier. Des groupes comme Obscura, Beyond Creation ou encore Allegaeon citent Cynic comme une influence majeure. La complexité des compositions, les expérimentations sonores et l’ambition artistique du groupe ont fini par s’imposer comme des jalons dans l’évolution du death metal technique.

Mais pourquoi Cynic n'a-t-il pas explosé ?

Alors pourquoi Focus ne jouit-il toujours pas de la reconnaissance massive qu’il mérite ?

1. Un timing (trop) audacieux

Sortir un tel album en 1993, au moment où la scène death metal floridienne restait dominée par des codes bien établis… C’était un pari risqué. Cynic a simplement été trop avant-gardiste pour son époque. Paradoxalement, des albums comme Focus auraient probablement mieux fonctionné 10 ou 15 ans plus tard, à l’ère du streaming, où les niches sont désormais accessibles à un public beaucoup plus large.

2. Une promotion quasi inexistante

Roadrunner Records, label pourtant colosse dans le milieu, n’a pas particulièrement poussé Focus. Leur cœur de cible restait les groupes "mainstream" du genre metal extrême (à l’époque, Sepultura et Fear Factory prenaient toute la lumière). Cynic est resté dans l’ombre, largement éclipsé.

3. Des dissonances internes

Les membres de Cynic eux-mêmes n’étaient pas complètement prêts pour un succès planétaire. Après la sortie de Focus, le groupe se sépare rapidement. Les tensions, les différences artistiques et une marginalisation dans la scène metal n’aident pas à construire un véritable empire autour de cet album culte.

30 ans plus tard, pourquoi faut-il écouter (et réécouter) Focus ?

Malgré tout, Focus demeure un chef-d'œuvre intemporel. Que tu sois un fan de jazz, un furieux amateur de death metal ou un accroc aux sons expérimentaux, cet album offre quelque chose à chacun. Si tu l’écoutes aujourd’hui, il est toujours aussi moderne, toujours aussi complexe, toujours aussi magique. Chaque écoute dévoile des détails qui te surprennent encore.

Alors, que ce soit pour la prouesse technique des musiciens, l’audace des compositions ou simplement l’expérience musicale intense qu’il propose : Focus a sa place dans toute bonne discothèque metal.

La leçon de Cynic

Focus n'est pas seulement un album, c'est une leçon d’audace. Il nous rappelle que l'art, même dans un genre codifié, doit toujours chercher à repousser les limites. Alors oui, Cynic n’a jamais eu le succès qu’ils auraient mérité. Mais leur musique continue d’influencer et de résonner chez ceux qui osent explorer au-delà des standards. Et ça, c’est une vraie victoire.

Si tu ne l’as jamais écouté (sérieusement ?), c’est le moment. Et si tu l’as déjà usé jusqu’à la corde, écoute-le encore une fois. Parce qu’un album comme Focus, c’est une piqûre de rappel : le metal est un art, et ses frontières restent infinies.

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