Voivod, les pionniers galactiques du thrash

Avant de plonger dans Nothingface, petit détour obligatoire par l’histoire de Voivod. Ce quatuor québécois, formé en 1982, n’a jamais fait dans la conformité. Si les Metallica, Slayer ou Megadeth élevaient les fondations du thrash “traditionnel”, Voivod partait, eux, directement dans une autre dimension : des riffs dissonants, un univers sci-fi complexe, et un son qui flirtait avec le punk, le prog et l'expérimental. Bref, leur thrash avait des tentacules.

Trois albums ultra-agressifs et un peu chaotiques (dont le cultissime Killing Technology en 1987) les avaient déjà propulsés dans la scène underground comme des créatifs qui n’en faisaient qu’à leur tête. Mais c’est avec Nothingface qu’ils ont véritablement brisé tous les schémas.

Un ovni sonore pour l’âge d’or du thrash

1989, c’est un peu l’apogée du thrash metal : Rust in Peace de Megadeth se prépare, Slayer continue à détruire des tympans avec South of Heaven, et Metallica est au sommet de sa gloire avec …And Justice for All. Pourtant, Voivod décide de prendre une tangente totalement différente. Avec Nothingface, ils fusionnent le thrash avec une couche importante de progressif, et des sonorités bien loin de ce que leurs homologues produisent alors. Résultat : un disque qui résonne autant dans la sphère métal que dans celle des amateurs de rock expérimental et déjanté, tel que King Crimson.

La couverture de l’album - un portrait énigmatique et dérangeant signé par leur batteur Michel "Away" Langevin - annonce la couleur. On n'est pas là pour un simple enchaînement de riffs à la Slayer, mais pour une descente dans l’étrange.

Un son unique : dissonance et mélodie

L’une des marques de fabrique de Nothingface, c’est son approche unique du son. Alors que les autres groupes de thrash privilégient souvent la brutalité et les riffs tranchants comme une hachette rouillée (et c’est pour ça qu’on les aime), Voivod apporte ici une complexité incroyable. Denis "Piggy" D’Amour, guitariste emblématique du groupe, utilise des accords dissonants et des progressions rarement entendues dans le metal. Sa guitare semble littéralement flotter dans l’espace et osciller entre des riffs extraterrestres et des passages plus contemplatifs. On est autant dans un trip stoner psyché que dans une forêt métallique ravagée.

Le son est épaulé par une basse épaisse et vibrante de Jean-Yves "Blacky" Thériault, qui agit comme une véritable colonne vertébrale. Et à la batterie, Away équilibre la double pédale destructrice avec des passages plus aériens, explorateurs, qui donnent à Nothingface ce côté presque cinématographique.

Et pour sublimer le tout : Snake, leur chanteur. Sa voix ne hurle pas quinze tonnes de rage, mais elle dégage une intensité franche et schizophrène. Il module son chant, variant entre complaintes inquiétantes et tons plus percutants. Magistral.

Des titres marquants : entre frissons et ascenseurs émotionnels

Nothingface, c’est un album où chaque titre dévoile un aspect différent de la créativité de Voivod. Voici quelques morceaux qui méritent une mention spéciale :

  • “The Unknown Knows” : Un chef-d’œuvre de thrash progressif. Le morceau commence sur des riffs anguleux avant de plonger dans un refrain hypnotique.
  • “Astronomy Domine” : Il fallait oser reprendre Pink Floyd sur un album de thrash. Voivod transforme ce classique psychédélique en une version métallique et menaçante, tout en préservant son mysticisme d’origine.
  • “Missing Sequences” : Véritable hymne aux voyages interstellaires, ce morceau joue avec des tempos imprévisibles et une production ultra-modulaire.

Héritant de la complexité de groupes comme Rush ou King Crimson, ces morceaux réussissent là où beaucoup échouent : capturer l’âme du thrash tout en naviguant dans des zones inexplorées.

L’impact durable (mais sous-estimé) de Nothingface

Et pourtant, malgré l’excellence musicale de ce disque, Nothingface n’a jamais obtenu la reconnaissance qu’il mérite dans le paysage du thrash metal. On peut se demander pourquoi. Peut-être que Voivod était tout simplement trop en avance sur son temps. Ou peut-être que leur mélange de styles – à une époque plus polarisée du metal – a déconcerté beaucoup de monde.

Néanmoins, l’impact de Nothingface continue de résonner chez des groupes plus modernes. Les fans de groupes comme Mastodon ou Gojira reconnaîtront sans doute des bribes d’influences dans leurs compositions. Et chez les amateurs d’outils sonores "hors-normes", comme le groupe Tool, on pourrait même parier que Voivod a placé quelques graines dans ce terreau progressif.

Pourquoi cet album doit être dans *ta* playlist

Si tu es fan de thrash conventionnel, cet album va peut-être te secouer. Il réclame une écoute active, presque introspective : les riffs ne se digèrent pas en un pogo, et les structures des morceaux désorienteront ceux qui attendent simplement une montée classique. Mais il en vaut la peine. Parce qu’avec Nothingface, tu ne te contentes pas d’écouter un album de metal. Tu vis une expérience sonore qui navigue entre galaxies inconnues, ruines industrielles et mondes dystopiques – tout ça saupoudré de pur talent musical.

Alors, installe-toi dans une pièce sombre, enfile tes meilleurs écouteurs, et plonge dans cet ovni méconnu. Rien que pour revendiquer sa place plus largement dans l’histoire du thrash progressif, Nothingface mérite que tu cries son nom. Pas trop fort, on tient au suspense.

En savoir plus à ce sujet :