Si The Sound of Perseverance divise, c’est en partie à cause du line-up. Après les albums Symbolic (1995) et Individual Thought Patterns (1993), Death était déjà connu pour avoir des membres qui valsaient plus vite qu'un blast beat. Chuck Schuldiner, le cerveau derrière Death, n’hésitait pas à renouveler son équipe pour poursuivre sa vision artistique. Exit donc des habitués comme Steve DiGiorgio (basse) ou Gene Hoglan (batterie).
À la place, Chuck s’entoure de musiciens qui, au moment de la composition, n’étaient pas très connus : Richard Christy derrière les fûts (qui martèle aujourd'hui ses rythmes dans Iced Earth), Shannon Hamm à la guitare et Scott Clendenin à la basse. Avec eux, il va établir un son qui, disons-le, tranche radicalement avec les albums précédents.
Cette formation a notamment accentué le côté technique et progressif de Death. Les fans hardcore du Death des débuts (genre Scream Bloody Gore ou Leprosy) ont parfois eu du mal à accepter ce virage audacieux. Mais ce serait oublier qu’en évoluant, Schuldiner a aussi ouvert la voie à tout un pan du métal technique et progressif. Vous entendez la complexité de groupes comme Obscura, Beyond Creation ou Gorod ? C’est aussi grâce à The Sound of Perseverance.
Dès l’intro légendaire de "Scavenger of Human Sorrow", on comprend qu’on entre dans une autre dimension. Voici un Death metal tordu, imprévisible, où les riffs ne se contentent plus de marteler comme des coups de poing mais deviennent des labyrinthes mélodiques. C’est différenciant, c’est ambitieux, c’est… risqué ? Tout à fait !
À première écoute, cet album peut donner le tournis. Les structures des morceaux explosent tous cadres traditionnels : pas de couplet/refrain simples, pas de formatage pour plaire aux puristes. À ce niveau, on pourrait presque arguer que Chuck Schuldiner flirtait avec le progressif pur et dur. Les morceaux comme "Spirit Crusher" ou "Flesh and the Power it Holds" oscillent entre violence déchaînée et envolées mélodiques dignes des grands noms du prog. Vous pourriez même les comparer aux structures complexes d’un Dream Theater, mais en beaucoup plus nerveux (et culotté).
D’ailleurs, on parle du chant de Chuck ? Sa voix sur cet album est plus aiguë, plus écorchée que jamais. Certains adorent, d’autres moins. À la fin des années 1990, la scène Death metal se tournait davantage vers des growls graves et gutturaux (pensez Cannibal Corpse ou Morbid Angel). Là où Schuldiner restait encore fidèle à son timbre unique, certains fans purs et durs du genre n’ont tout simplement pas accroché.
Comprendre The Sound of Perseverance, c’est aussi s’intéresser à un autre projet de Chuck : Control Denied. Peu de gens savent que cet album était initialement pensé comme un album de Control Denied, le projet power/prog metal de Schuldiner. Mais la pression du label Nuclear Blast était énorme pour sortir un album estampillé "Death". Chuck a donc accepté que ce soit un album de Death.
On sent cette transition artistique dans les compositions de The Sound of Perseverance. Des morceaux comme "Voice of the Soul" (intrumental acoustique) ou "A Moment of Clarity" montrent une approche presque introspective, moins pentue vers le Death metal traditionnel. Et ça, bien sûr, divise. Les puristes diront : "Ce n’est pas assez death !" Mais ceux qui cherchent à explorer au-delà des frontières rigides du genre y trouveront une richesse unique, un véritable tournant dans l'héritage de Schuldiner.
Si The Sound of Perseverance est parfois considéré en demi-teinte, c’est aussi parce qu’il souffre du poids d’être le dernier chapitre d’une légende. Quand un groupe signe son dernier album, il devient automatiquement un objet de dissection sans fin. Ajoutez à cela la mort prématurée de Chuck Schuldiner en 2001, qui plane telle une ombre mélancolique sur cet opus, et The Sound of Perseverance est devenu presque mythique, mais aussi un peu distant pour certains.
En somme, il est souvent perçu moins comme un album "pur Death" que comme le point d'orgue d’un artiste qui n’en pouvait plus des étiquettes qu’on voulait lui mettre. Il représentait l’envie de Chuck de transcender les frontières du métal tel qu’on le concevait à l'époque.
Question légitime. Quand vous écoutez cet album aujourd'hui, vous ne pouvez pas ignorer à quel point il a influencé un certain pan du métal moderne. Des groupes de Death technique aux ambiances plus mélodiques (les fans de Revocation ou Ne Obliviscaris, coucou !), aux mountain kings du prog, il y a clairement un avant et un après The Sound of Perseverance.
Il est temps de jeter à la poubelle cette idée que The Sound of Perseverance serait un album "moins intense" que ses prédécesseurs. Ce n’est pas parce qu’il évolue dans une direction différente qu’il trahit l’essence du groupe. Au contraire : en 1998, cet album proclamait que le seul chemin de Death était celui de l’avant-garde.
The Sound of Perseverance, c’est non seulement un monument de Death, mais une véritable lettre d’amour écrite par Chuck Schuldiner au potentiel infini de la musique extrême. Si vous êtes passé à côté, il est temps de vous encombrer le cerveau de ses méandres complexes, de ses riffs éclairs et de ses envolées épiques.
Et pour les détracteurs ? Revenez dans cinq ans quand vous aurez enfin digéré cette perle. Sérieusement, réécoutez cet album à tête reposée. Et souvenez-vous que, parfois, les plus grandes œuvres sont celles qui collent le plus aux tripes… mais qui demandent d’y mettre un peu du sien.
Alors, c’est quand la dernière fois que vous avez réessayé The Sound of Perseverance ? Peut-être qu’il est temps, non ?